HOMELIE - FÊTE DES JUBILAIRES 2023

FÊTE DES JUBILAIRES
Homélie de Grégoire Vignola, p.m.é.
Laval, vendredi le 16 juin 2023
 
Solennité du Cœur Sacré de Jésus


L’Église nous invite aujourd’hui à fêter le Sacré-Cœur de Jésus, une fête instituée par l’Église pour célébrer la charité divine dans un signe humain : le Cœur du Fils de Dieu fait homme.


La parole de Dieu que nous venons d’entendre nous le rappelle : ce qui compte pour nous, c’est de savoir reconnaître et accueillir l’amour de Dieu, tel qu’il nous est révélé et donné dans le cœur de Jésus. Le Verbe de Dieu, le Fils bien-aimé du Dieu invisible, a pris chair dans un corps et un cœur d’homme, il est devenu l’un de nous, bien visible. Le premier accent de cette fête est donc de nous faire entrer dans le mystère de l’Incarnation.


La première lecture, tirée du Deutéronome, nous montre cet amour de Dieu comme seule raison et motif de l’élection du peuple d’Israël avec qui Dieu a fait alliance. S’il s’est choisi un peuple, « le moindre de tous les peuples », c’est seulement par amour, pour se révéler comme « le vrai Dieu, le Dieu fidèle qui garde son alliance et son amour pour mille générations à ceux qui l’aiment… »(Dt 7, 9). Et nous voici rassemblés ce matin, comme membres du peuple saint de la nouvelle Alliance.


Comme Dieu, depuis Abraham, a choisi son peuple pour être signe de bénédiction pour toutes les nations de la terre, et comme Il a choisi Marie pour être la mère de Jésus, Dieu t’a choisi, François, il y a 25 ans, pour devenir évêque, et quant à nous, Jules, Patrice, Maurice, Jean et moi-même, Il nous a choisis il y a 70, 65 ou 50 ans pour devenir prêtres, et ce, non à cause de nos mérites, mais uniquement par amour, pour que nous devenions, là où nous sommes envoyés, de parfaits instruments de Sa volonté.
Comme Marie, qui avait trouvé grâce auprès de Dieu, a répondu « oui » à l’appel du Seigneur, nous aussi avons répondu « oui » le jour de notre ordination. Mais au moment d’accepter l’invitation du Seigneur, Marie ne réalisait pas toutes les futures implications de son « oui » : à ce moment-là, elle était loin de s’imaginer qu’à la naissance de son fils, toutes les portes lui seraient fermées au nez, que tout de suite après la naissance de son fils, il lui faudrait devenir réfugiée dans un pays étranger, que 33 ans plus tard son fils serait exécuté comme un criminel. À cause de tous ces imprévus, il est donc évident que Marie n’a pas dit son « oui » originel qu’une seule fois, mais elle a dû le reconfirmer plusieurs fois tout au long de sa vie.


Je suis sûr qu’il en a été de même pour chacun de nous, qui célébrons aujourd’hui un anniversaire d’ordination. Au cours de nos années d’engagement sacerdotale et missionnaire, nous aussi avons dû faire face à bien des imprévus, nous aussi avons connu nos questionnements, nos hésitations et nos peurs. Donc il nous a fallu aussi reconfirmer plusieurs fois notre « oui » originel. Et il semble bien que ce ne soit pas encore terminé. Devant ce que la Société, la SMÉ, attend de nous, dans les mois et années à venir, en termes de présence et de témoignage pour assurer la transmission à notre nouvelle génération, et devant une probable diminution graduelle de toutes nos capacités, à cause de nos âges, nous n’avons pas fini de dire notre « oui ».


Et comme nous le dit saint Jean dans la deuxième lecture, « Dieu est amour, et voici comment Il l’a manifesté : Il a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par Lui »(1 Jn 4, 10). Donc Dieu nous a aimé le premier et ce, gratuitement, d’un amour qui libère, qui donne la vie et qui veut notre bonheur. Nous pourrions même dire, nous jubilaires : Dieu m’a aimé le premier, car Dieu n’aime pas les hommes en vrac, mais chacun d’un amour personnel et unique. Dieu m’a aimé le premier parce qu’Il « est amour ». Soyons réalistes! Si Dieu ne nous avait pas adressé la parole première de son amour, nous n’existerions même pas.


Mais en rester là serait insuffisant. L’amour de Dieu pour nous n’est pas l’amour conceptuel d’un Dieu là-haut dans son ciel, mais l’amour d’un Dieu qui a pris chair de notre chair, qui s’est fait homme, l’amour d’un Dieu selon la nature humaine qu’Il a assumée.
Le Christ avait un corps d’homme, il avait donc aussi un cœur d’homme. Jésus-Christ n’est pas Dieu descendu du ciel, mais il est Dieu fait homme. Il avait donc comme nous un cœur qui bat dans sa poitrine. Un cœur qui bat au rythme des émotions de la vie et des défis qui se présentent devant elle. Quand on lit les Évangiles, on ressent les différents battements de ce cœur.
Le cœur de Jésus : un cœur souvent submergé par la compassion, quand il voit des hommes ou des femmes souffrants et méprisés, abandonnés sur le bord du chemin, ou quand il voit la détresse de cette veuve qui pleure la mort de son unique enfant dans le village de Naïn. « Ne pleure plus » lui dit-il. Et nous, comment est notre cœur? Avons-nous ce cœur rempli de compassion pour ceux et celles qui souffrent aujourd’hui, ainsi que pour tous ceux et celles qui sont mis de côté, considérés comme les déchets de nos sociétés?


Le cœur de Jésus : un cœur qui s’enflamme et se met en colère, quand il découvre le commerce des marchands dans le temple. Et nous, comment est notre cœur? Notre cœur s’enflamme-t-il à son tour lorsque nous constatons la destruction de notre planète, due à ces attitudes de consommateur et de pur exploiteur des ressources, incapables de fixer des limites à ses intérêts individuels et immédiats? Comment réagissons-nous devant ce « défi urgent de sauvegarder notre maison commune » selon une expression chère du Pape François?


Le cœur de Jésus : un cœur qui se serre terriblement au jardin de Gethsémani, quand il sent que les gardes vont bientôt arriver pour le saisir. Et nous, comment est notre cœur? Notre cœur continue-t-il de se serrer devant toutes ces manifestations de violences qui nous entourent, et qui semblent être devenues monnaie courante et pratiques acceptables pour se faire un chemin dans la vie?


Jésus aimait ses disciples, il était attaché à eux, et il y en avait même un dont il était particulièrement proche, ce disciple bien aimé, qui a eu cette grâce extraordinaire, lors du dernier repas, de poser sa tête sur la poitrine de Jésus, et d’entendre les battements de son cœur d’homme. Entendre un cœur battre! C’est toujours une grande émotion et en même temps une grande grâce. Si seulement nous pouvions, de temps en temps, entendre battre le cœur des uns et des autres, je suis sûr que nous serions moins durs, moins piquants dans nos relations. Nous serions plus conscients de la fragilité de nos vies suspendues aux battements de nos cœurs.
Mais la fête du Sacré-Cœur de Jésus ce n’est pas seulement célébrer son cœur d’homme, c’est aussi célébrer ce cœur qui a accueilli l’amour infini de Dieu pour l’humanité toute entière. L’amour du cœur humain de Jésus - cœur ouvert, corps livré jusqu’au dernier souffle, sang versé jusqu’à la dernière goutte - est la parfaite et définitive manifestation de l’amour divin du Cœur de Dieu.


Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus nous appelle à venir à lui, à nous mettre à son école, pour apprendre de lui ce qu’est l’amour de Dieu notre Père, et comment nous pouvons en vivre davantage et le partager avec ceux et celles vers qui nous sommes envoyés. Puisque, pour que cette bonne nouvelle de l’amour de Dieu pour toute l’humanité parvienne à tous, Jésus continue de compter sur chacun de nous.


C’est pour fêter cet appel et cet amour que nous sommes rassemblés ici ce matin, un appel et un amour manifestés à plusieurs reprises, à un moment ou l’autre de la vie et du ministère de chacun des jubilaires. Célébrer les merveilles de l’amour de Dieu pour chacun de nous, voilà en effet la raison première de notre célébration d’aujourd’hui. Et nous demandons au Seigneur que cet amour grandisse en chacun de nous et autour de nous, qu’il rayonne et qu’il devienne de plus en plus la force et le soutien de notre fidélité au jour le jour.


Au moment où nous venons de terminer la 15èmeAssemblée Générale de la SMÉ, il y a, à la fin de l’Évangile d’aujourd’hui, une invitation de Jésus qui devrait tous et toutes nous interpeller. « Venez à moi, dit-il, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau est léger ».


Je dois vous avouer que cette image du joug me questionne et m’interpelle à la fois. Au sens premier, l’image du joug nous ramène à la réalité du monde agricole, au moment où était utilisée la traction animale pour les travaux de la ferme.  Et cette traction animale, c’était une paire de bœufs. Le joug était cette pièce de bois que l’on plaçait sur l’encolure de deux bœufs pour les atteler. Cette pièce de bois bien aménagée, qui reliait les deux têtes, le cou et les épaules des bœufs, leur donnait une force bien plus grande. La force des deux étant ainsi reliée et cumulée, lentement les labours ou autres travaux agricoles pouvaient s’effectuer. Le joug était donc quelque chose d’indispensable à tout attelage.


 Peut-être, à l’invitation même de Jésus, pourrions-nous apprendre de cette image pour les années à venir, de façon à nous aider à vivre plus harmonieusement la traction de nos différents attelages, et particulièrement, à relever les nombreux défis devant nous. La particularité du joug est de n’être pas portée par un seul, mais par deux. Donc, en nous invitant à porter le joug avec lui, Jésus ne veut pas nous accabler davantage, mais au contraire il veut répartir la charge sur deux. Proposer un joug, c’est donc alléger une charge. Partager le joug fait que nous ne sommes plus seuls pour affronter les difficultés de la vie, et relever les défis de l’avenir.


La proposition de Jésus est bien claire : Il ne se présente pas comme celui qui va supprimer toutes les difficultés de la vie, et qui va faire disparaître tout ce qui peut nous peser, mais il vient les porter avec nous. Le problème, c’est que nous sommes sûrs de la traction de Jésus, mais nous sommes un peu moins sûrs de la nôtre. Or ce qui fait la force d’un attelage, c’est justement cette harmonie; il faut tirer ensemble dans le même sens et la même direction. Or la force de cette traction que nous propose le Seigneur s’appelle l’AMOUR, la cohésion. C’est le carburant que le Seigneur nous offre pour qu’avec lui nous puissions vivre nos engagements missionnaires, en tirant dans le bon sens. Sans ce carburant-là, nous ne pouvons pas aller vers Dieu, et ne pouvons pas non plus aller vers les autres. Voilà donc l’esprit de ce joug, qui nous relie tous ensemble, pour que nous allions dans le bon sens, celui que Jésus nous a montré, celui du don de soi, et celui que notre Assemblée Générale vient de souligner expressément, celui du rayonnement de notre présence missionnaire, celui de la cohésion entre nous, et celui d’une saine gouvernance. Le joug, que le Seigneur nous propose pour les années à venir, sera facile à porter et son fardeau sera léger dans la mesure où nous le porterons avec Lui, et en lien solide et profond avec nos frères et sœurs missionnaires.


Permettez-moi de pointer ici un défi, qui me semble important, pour assurer l’avenir de notre Société. Accepter le joug de Jésus implique un long, mais nécessaire apprentissage. Revenons donc un instant à l’image agricole de la traction animale : lorsqu’on veut apprendre à un jeune bœuf, encore sauvage et inexpérimenté, à porter le joug, on l’attelle avec un vieux bœuf tout à fait expérimenté et particulièrement sage. Apprendre à porter le joug, c’est apprendre à rythmer son pas sur le pas de celui d’à côté. Or notre Assemblée Générale a souligné que la transmission des valeurs et de l’expérience missionnaire entre la nouvelle et l’ancienne génération de PMÉ, ainsi que la transmission du charisme propre de la SMÉ entre générations semblent être demeurées incomplètes. En ce sens, chers jubilaires et autres PMÉ de nos âges, notre tâche est loin d’être terminée. Pour les mois et années à venir, nous aurons à continuer de mettre en place des attelages, qui permettront à notre jeune et nouvelle génération de membres et d’associés de vivre et de connaître cet apprentissage, et ce dans le but d’assurer l’avenir du charisme propre à la SMÉ.


Mais, chers confrères et consœurs, Jésus nous dit que nous n’avons rien à craindre des défis à venir. « Venez à moi, nous dit-Il, je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme ». Mais qu’est-ce que la douceur et l’humilité du cœur ont à voir avec le joug à porter? Pour Jésus, il semble que ces deux vertus, la douceur et l’humilité, sont par excellence celles qui sont les plus indispensables lorsqu’on porte et partage un joug, afin que cet engin de travail ne devienne pas un engin de supplice. Plus une personne est douce et humble, plus son joug lui devient doux et léger, et plus il devient aussi doux et léger sur les épaules de l’autre. Sous un joug à porter, la douceur est un immense bienfait pour le compagnon ou la compagne d’attelage, car elle évite maintes souffrances. Au contraire, le moindre geste brusque entraîne des contre-coups violents, qui font que le joug engendre des souffrances. Le moindre écart, ainsi que la moindre rebuffade, font mal à l’autre, aussi bien qu’à soi-même, car le joug blesse les deux nuques. La douceur et l’humilité du cœur sont donc de mise pour relever tous les défis. Est-il nécessaire de mentionner en terminant que ce sont les deux qualités que l’on retrouve chez Marie, et qui ont fait d’elle un parfait instrument de la volonté du Seigneur.


En conclusion, demandons cette grâce d’accueillir le joug, que Jésus nous propose aujourd’hui, pour continuer de vivre une alliance avec Lui, et de « marcher ensemble ». Jésus se propose de partager nos tâches et nos fardeaux, ainsi que nos joies et nos peines, dans le but de joindre son effort aux nôtres, et de tirer ensemble dans la même direction. Tel est le Cœur Sacré de Jésus, qui nous est révélé aujourd’hui à travers cette célébration.