Dimanche missionnaire mondial

Pedro Emilio Ramirez Ramos, pmé

Cent ans d’histoire au service de l’Évangile

Je garde de très heureux souvenirs du Dimanche missionnaire mondial. Je me souviens de l’effervescence de ces journées dans ma paroisse lorsque j’étais enfant : affiches, babillards avec des photographies de missionnaires, chapelets, témoignages. Les jeunes du groupe de jeunes se chargeaient de vendre les autocollants portant le logo du Dimanche missionnaire mondial et, à l’occasion des messes de cette fin de semaine, ils parcouraient les rues et les maisons avec des tirelires pour que tout le monde puisse contribuer à la mission. Il était important de soutenir, par notre prière et notre contribution financière, les missionnaires qui œuvraient au-delà de leurs frontières.

Pour moi, cette image des missionnaires était très puissante : des hommes et des femmes joyeux, d’une vive intelligence, plongés dans la prière, dotés de capacités presque surnaturelles pour franchir des rivières, traverser des tempêtes, gravir des volcans et aller toujours au-delà des frontières afin de proclamer avec succès la Parole de la Bonne Nouvelle. Dans mon esprit d’enfant, un missionnaire était pratiquement un héros, taillé pour la réussite.

Pourtant, comment mesure-t-on le succès d’une mission ou d’une œuvre d’évangélisation? Par le nombre de conversions? Par les vocations? Par les statistiques sacramentelles des baptêmes et des confirmations? Rien n’est plus éloigné de la réalité. La mission de porter jusqu’aux extrémités du monde la joie de l’Évangile est imprégnée d’histoires d’échecs apparents, de défaites et d’humiliations, à commencer par la prédication même de Jésus. Jésus ressentait l’urgence d’annoncer un changement de paradigme, une transformation totale de l’histoire humaine en histoire du salut : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison » (Lc 19, 9).


Il existe des histoires d’échecs missionnaires apparents… comme celle du père Gaspar da Cruz, o.p., en Asie, particulièrement au Cambodge. Gaspar da Cruz était un prêtre dominicain d’origine portugaise qui est arrivé sur les terres de l’Empire khmer vers 1555. Il considérait ses quelques années ici comme un grand échec, puisqu’il n’avait pas pu voir les fruits de sa prédication. Pourtant, nous voici, des siècles plus tard, grâce à une semence répandue. Car le royaume des Cieux est comme un semeur qui répand généreusement ses semences sur les terres du monde (cf. Mt 13, 3-9). L’histoire de l’Église au Cambodge, nous la connaissons bien : elle a failli disparaître après la guerre et le génocide du régime des Khmers rouges. Pourtant, nous contemplons aujourd’hui une Église vivante, avec un grand nombre de jeunes qui reçoivent le baptême chaque année, avec des religieuses, des prêtres et des agents de pastorale cambodgiens; une Église dynamique et multiculturelle qui commencera bientôt à envoyer ses propres missionnaires.

L’histoire du cardinal François-Xavier Nguyễn Văn Thuận est un autre récit de défaite humaine apparente. Alors qu’il était évêque coadjuteur de Saïgon, il a été arrêté après la chute de la ville en 1975 et a passé 13 ans en prison, dont neuf dans un isolement strict. Finalement exilé, il n’a jamais pu retourner dans sa chère patrie, le Vietnam, et il est mort en exil à Rome en 2002. Il porte aujourd’hui le titre de vénérable. Durant sa captivité, il écrivait des messages de foi passionnés au verso de vieux calendriers que des enfants faisaient entrer clandestinement. Ces écrits sont devenus le livre Cinq pains et deux poissons. On raconte que plusieurs de ses geôliers ont trouvé la foi grâce à la douceur, au pardon, au silence et à la prière profonde de l’évêque. Malgré la persécution et les restrictions, le Vietnam est aujourd’hui une terre fertile comptant des milliers de croyants et envoyant des missionnaires dans des pays lointains.

Phanxicô Xaviê Nguyễn Văn Thuận

Saint François Xavier (1506–1552), le grand évangélisateur de l’Asie et copatron des missions, a visité d’innombrables endroits en traversant des difficultés extrêmes. Selon les chroniques, il a éprouvé de grandes difficultés à apprendre les langues locales et a fait face à des frustrations constantes. Il est mort à seulement 46 ans sur l’île déserte de Shangchuan, contemplant au loin les côtes de la Chine continentale, ce grand rêve d’évangélisation qu’il n’a pu réaliser de son vivant. Pourtant, ses lettres passionnées, envoyées de l’Inde et du Japon, ont embrasé le cœur de l’Europe et continuent de susciter des milliers de vocations à donner leur vie jusqu’aux extrémités de la terre.

Saint François Xavier a laissé brûler dans son cœur les paroles de Jésus dans l’Évangile d’aujourd’hui : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21). Dans une perspective missionnaire, ce texte revêt une urgence radicale :

  • César frappe les pièces de métal à son effigie pour revendiquer la domination politique et le tribut terrestre.

  • Mais Dieu a imprimé sa propre image et sa ressemblance dans le cœur de chaque être humain (cf. Gn 1, 27). Et c’est là, dans le cœur, que doit germer la semence d’un autre monde possible.

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu signifie restituer au Créateur la dignité de toute personne humaine. La mission ne consiste pas à coloniser ni à chercher des alliances avec les pouvoirs du « César » de ce monde, mais à rendre à Dieu ce qui lui appartient légitimement : la vie, la liberté et le cœur de chacun de ses enfants.

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus (1873–1897), copatronne universelle des missions avec saint François Xavier, est morte très jeune, à 24 ans, dans la clôture d’un carmel, sans accomplir d’œuvres extraordinaires à l’extérieur, sinon désirer porter au monde entier l’Amour ardent du Christ. Sa vie terrestre ne semblait pas avoir de quoi faire un documentaire pour une plateforme de diffusion en continu. Mais Dieu a voulu tout renverser : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25). Sa « petite voie » — le chemin spirituel de l’enfance et de la simplicité — a été une étincelle qui a allumé un feu dévorant. « Dans le cœur de l’Église, ma Mère, je serai l’Amour… ainsi je serai tout : Missionnaire, Docteur, Martyr », écrivait-elle.

Il n’est pas nécessaire d’être un superhéros pour être un disciple missionnaire de l’Évangile. Ce que ces histoires démontrent, c’est que Dieu choisit ce qui est faible dans le monde pour confondre les forts (cf. 1 Co 1, 27) et révèle son amour à travers nos blessures pour guérir les blessures du monde. Car c’est par ses blessures que nous avons été guéris…

Alors que nous célébrons le centenaire de l’institution de la Journée mondiale des missions (1926–2026), nous renouvelons notre vocation commune. Aujourd’hui, nous sommes tous missionnaires, non par notre propre mérite, mais parce que nous sommes tous un dans le Christ, unis dans la même mission de porter son amour compatissant et fidèle à chaque coin de la terre.


* Homélie du père Pedro Emilio Ramírez, pmé. pour la communauté anglophone de Phnom Penh à l’occasion du Dimanche missionnaire mondial 2026.