Apprendre une langue, apprendre à aimer

P. Benard Mukeku, pmé et Pedro Perna

Tout a commencé par une simple conversation... J’ai demandé au père Benard Mukeku, missionnaire de la SMÉ au Cambodge, comment allait sa vie et comment progressaient ses études de khmer. Il a souri avant de répondre. « Apprendre le khmer », dit-il, « ce n’est pas vraiment apprendre des mots. » Puis il a marqué une pause. « C’est apprendre une autre façon de voir le monde. »

Avec le recul, je me rends compte qu’il disait quelque chose de bien plus profond. Apprendre une nouvelle langue commence par un acte d’amour : « Ton monde compte à mes yeux pour que je souhaite apprendre comment y entrer. »
Pour illustrer son propos, il m’a donné un exemple auquel je ne m’attendais pas.

En khmer, il existe plus d’une façon de désigner un prêtre catholique.

La plupart du temps, les gens s’adressent à lui en l’appelant « lok ou-puk » (លោកឪពុក), une expression respectueuse qui évoque littéralement la figure d’un père. Une figure paternelle dont l’autorité ne repose pas sur le pouvoir, mais sur une autorité née de l’attention, de la présence et de l’amour.

Pourtant, lorsqu’il s’approche de l’autel pour célébrer l’Eucharistie, un autre mot est utilisé : « bo-chea-char » (បូជាចារ្យ) - la personne qui offre le sacrifice.

Au départ, j’avais une question de vocabulaire et de grammaire en tête. Mais ce que j’ai découvert, c’est une nouvelle perspective sur le ministère sacerdotal.

Ses réflexions allaient plus loin. Il semble que chaque langue porte en elle un secret sur ce que veut dire être humain. Dans ce cas, la langue khmère semblait révéler une belle intuition. Avant de s’approcher de l'autel, le prêtre parcourt les rues. Il écoute. Il rend visite. Il réconforte. Il apprend les noms. Il partage des repas. Juste après, il s’approche de l’autel. Son ministère à l’autel n’est pas un remplacement de sa vie quotidienne au sein de la communauté, mais le sommet de tout ce qui a été vécu à chaque rencontre.

Plus je réfléchissais à notre conversation, plus je me rendais compte que cette intuition dépasse largement le ministère ordonné. Elle concerne toute personne baptisée et, d’une certaine manière, tout être humain.

Toute relation authentique transforme celles et ceux qui y prennent part

Apprendre une nouvelle langue transforme la personne qui l’apprend. Cela enseigne la patience et l’humilité ainsi que demande la volonté de commencer du tout début. Avant de parler, il faut d’abord accepter d’être guidé. Peu à peu, on découvre que la langue n’est pas seulement un moyen de décrire la réalité, mais aussi une façon de l’habiter, de la vivre et d’y donner sa contribution.

Peut-être est-ce ainsi que la mission de Dieu se déploie. C’est peut-être cela, vivre en profondeur une rencontre avec une autre personne.

Apprendre une langue exige de la patience. Cela exige l’humilité de partir du zero. Chaque mot mal prononcé devient une invitation à rire. Chaque correction devient un acte de confiance. La maîtrise d’une langue commence bien avant d’atteindre une prononciation parfaite. Elle commence par la décision d’aimer quelqu’un suffisamment pour entrer dans son univers.

Cela m’a également aidé à porter un regard différent sur l’Eucharistie

La liturgie n’interrompt pas la vie quotidienne ; elle la célèbre et révèle le sens le plus profond d’une vie offerte dans l’amour. Le prêtre qui consacre une grande partie de son temps à apprendre, à écouter, à encourager et à accompagner les autres est la même personne, bo-chea-char (បូជាចារ្យ), qui s’approche de l’autel pour offrir le sacrifice eucharistique. Le prêtre ne s’approche pas de l’autel les mains vides. Il porte des visages. Des conversations. Des joies. Des blessures. Des noms devenus prières. Rien de tout cela ne reste en dehors de l’Eucharistie. Tout cela est confié au Père par le Christ. Tout cela revient sous la forme du pain rompu pour la vie du monde.

Ce même mouvement se poursuit au-delà des murs de l’église. L’Eucharistie ne s’achève pas avec la bénédiction finale. Elle se poursuit partout où les gens choisissent de faire de leur vie une offrande d’amour.

Lorsqu’un acte naît d’un amour sincère, il ne s’arrête jamais à lui-même

Ces actes d’amour authentiques transforment à la fois la personne qui les offre et celle qui les reçoit. Et, discrètement, cela contribue à transformer le monde. Chaque geste d’attention, chaque conversation bienveillante et chaque effort sincère pour entrer dans l’univers d’autrui s’inscrit dans l’œuvre patiente de Dieu visant à bâtir la communion avec toute la création.

J’imagine un.e missionnaire répétant encore et encore le même mot dans une langue étrangère, en se trompant plus d’une fois. J’imagine un enfant qui sourit et le corrige gentiment. Petit à petit, le mot cesse d’être un simple son et devient une relation.

Peut-être que le Royaume de Dieu grandit de la même manière. L’apprenti qui répète un mot. L’enfant qui sourit. Tous deux sortent transformé.e.s de cette conversation. L’amour a déjà traduit ce que la langue ne pouvait pas traduire.

Peut-être la mission a toujours été cela: apprendre la langue de l’autre jusqu’à ce que, petit à petit, les deux parties découvrent que c’est l’amour à la langue qui les relie.